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Christian Alary, fondateur de la Fabrique du Ski

Après avoir été ingénieur chez Rossignol, Kaorigin ou Ramp, Christian Alary a choisi de tracer sa propre route dans l’univers du ski. Avec La Fabrique du Ski, il défend depuis le Vercors une approche artisanale et locale, portée par la recherche de performance et de durabilité. Son ambition est de prouver qu’on peut encore fabriquer en France, à taille humaine, sans renoncer à l’exigence.

Christian Alary
Christian Alary
Fondateur
La Fabrique du ski La Fabrique du ski

Trouver sa place dans un marché verrouillé

Alexis : Pour commencer, je voulais qu’on parle de ta trajectoire avant La Fabrique du Ski. Et comment tu en es venu à créer ta propre marque ?

Christian : Je suis ingénieur mécanicien et j’ai toujours voulu travailler dans le ski. J’ai commencé chez Rossignol en 2001, d’abord en recherche, puis comme responsable de la R&D. C’est là que j’ai appris la mise au point produit, les tests sur neige, toute la partie technique. Ensuite, j’ai quitté Rossignol pour créer une petite boîte de personnalisation de skis et snowboards, Kaorigin. L’idée était en avance sur son temps : on proposait des skis personnalisés via internet, mais c’était trop tôt, le marché n’était pas prêt. Aujourd’hui, à La Fabrique du Ski, on personnalise 50 % de nos paires grand public, mais à l’époque ça ne prenait pas.

Alexis : Et après cet essai ?

Christian : Après ça, j’ai bossé pour une marque américaine naissante, Ramp. C’était le début des petites marques indépendantes. J’ai conçu les skis et supervisé la production à Taïwan, avant de rapatrier la fabrication aux États-Unis. On a monté une usine à Park City, avec un procédé de production hyper flexible. L’expérience a bien marché. En deux ans, on sortait 3500 produits. Mais quand ma compagne est tombée enceinte, on est rentrés en France. C’est là que j’ai commencé à imaginer La Fabrique du Ski, au départ comme un projet secondaire en lien avec l’usine américaine.

Le marché du ski a été divisé par cinq depuis les années 70, mais il reste des passionnés. Et c’est à eux qu’on parle.

Alexis : Et c’est un pari osé, de te lancer en France, dans un marché aussi fermé, non ?

Christian : Oui, c’est un marché relativement verrouillé. En France, la moitié des paires de skis produites part en location, ce qui réduit fortement le volume d’achat. Pourtant, il reste des gens qui veulent posséder leur propre matériel, qui aiment l’objet. Le vrai problème, c’est que la location s’est déplacée vers le haut de gamme, voire le très haut de gamme. Les magasins ont vu qu’ils pouvaient mieux marger là-dessus. Du coup, les marques historiques en ont souffert. Dans les années 70, il se vendait peut-être 15 ou 20 millions de paires dans le monde, contre 4,5 millions aujourd’hui. Le marché a été divisé par cinq, mais les acteurs sont restés les mêmes.

Alexis : Est-ce qu’il reste de la place pour des artisans comme toi ?

Christian : Oui, et on peut même revendiquer une vraie légitimité. On s’adresse à des passionnés, des gens attachés à la fabrication locale, à la valeur du produit. Ce n’est pas le client de la location, c’est celui qui veut un ski à lui, durable, avec une histoire. Ça reste un marché petit mais vivant, et il y a encore de la place pour des acteurs qui misent sur la qualité et l’émotion.

Un nom, un manifeste

Alexis : Pourquoi avoir choisi un nom aussi français que La Fabrique du Ski ?

Christian : Je l’ai trouvé quand j’étais encore aux États-Unis, un peu sur un coup de tête. À la base, je trouvais ça trop basique, presque bas de gamme. Mais finalement, c’est devenu une force. Pour leur positionnement sur le web, pour les journalistes, pour les clients, c’était limpide. Le nom a tout de suite été identifié, et ça a boosté notre visibilité. Aujourd’hui, tout le monde se souvient de La Fabrique du Ski, et c’est déjà une victoire.

On fait des skis que les gens peuvent tester, juger, et garder longtemps.

Alexis : Et côté accueil, les débuts ont été faciles ?

Christian : Pas du tout. Aux États-Unis, lors de mon expérience avec Ramp, quand on a annoncé qu’on produisait localement, tout le monde a applaudi. En France, avec la Fabrique du Ski, les gens ont surtout voulu voir ce que ça allait donner. On est plus prudents ici, en France. Il a fallu rassurer sur la qualité, la durabilité, la fiabilité. Fabriquer un ski, c’est complexe. Ça demande un vrai savoir-faire, une maîtrise des matériaux, du collage, des structures. On a eu nos galères au début, mais aujourd’hui, nos produits sont validés dans les tests (comme dans les magazines spécialisés Ski Chrono ou Skieur), souvent même face aux grandes marques.

Alexis : Tu penses que les marques françaises souffrent de ce manque de confiance ?

Christian : En partie. Beaucoup de consommateurs croient acheter français avec Rossignol ou Salomon, alors que la production est souvent délocalisée. Nous, on a choisi de fabriquer localement, artisanalement, en Chartreuse d’abord, puis dans le Vercors. C’est un engagement fort, mais ça demande d’être irréprochable.

L’atelier de la Fabrique à Villard de Lans, Vercors.

Du cœur de la Chartreuse au Vercors : une histoire de territoire

Alexis : Justement, pourquoi avoir quitté la Chartreuse pour t’installer dans le Vercors ?

Christian : Parce qu’on avait besoin d’une station de ski pour tester nos produits. En Chartreuse, les stations ferment les unes après les autres. C’était invivable pour nous, il faut produire à un endroit, mais devoir tester à des kilomètres, ça n’avait pas de sens. C’était le signe qu’il fallait bouger. On a choisi Villard-de-Lans pour sa dynamique : une station vivante à l’année, une vraie communauté, une proximité avec Grenoble et une économie locale diversifiée. Pour une vie de famille et une activité industrielle, c’est idéal.

Alexis : Et niveau ski ?

Christian : Le terrain n’est evidemment pas le même que des grandes domaines skiables comme les Deux Alpes, par exemple, mais le Vercors, c’est pérenne. Il y a une vie à l’année, des familles, des entreprises. C’est une station qui vit toutes les saisons. Et ça compte, aussi pour l’immobilier ou les infrastructures. C’est un équilibre qu’on n’aurait pas trouvé ailleurs.

Fabriquer localement, c’est exigeant, mais c’est ce qui donne du sens à ce qu’on fait.

Alexis : Ce lien au territoire, il semble presque aussi important que la technique.

Christian : Oui, c’est vrai. On ne fait pas que produire des skis. On s’ancre dans une culture de montagne. Le bois vient du Vercors, les tests se font ici, les clients viennent nous voir à l’atelier. C’est cette proximité qui crée de la confiance. Cette transparence fait partie de notre identité.

Le climat, la neige et l’avenir du ski

Alexis : Parlons un peu du climat. Comment tu vois évoluer le ski avec le réchauffement climatique ? Tu penses que ça remet en cause ton activité ?

Christian : Pas forcément dans l’immédiat, mais ça nous pousse à être cohérents. On ne fait pas un produit jetable, on fabrique un ski qui dure dix ans. C’est déjà une forme de sobriété. On essaie aussi de réduire notre impact, on récupère les chutes de matériaux, on travaille avec des bois locaux, on optimise les transports. On ne prétend pas sauver le monde, mais on fait notre part. Et surtout, on reste honnêtes, fabriquer un ski reste une activité industrielle, mais on peut le faire intelligemment.

Le vrai sujet, ce n’est pas d’arrêter de skier, c’est de skier autrement. De façon plus consciente, plus durable.

Alexis : On parle de plus en plus de “ski bashing”, cette idée que le ski serait un loisir polluant et dépassé. Tu en penses quoi ?

Christian : J’ai un regard critique sur le sujet. Oui, notre pratique a un impact et on ne s’en cache pas. Mais je trouve qu’on nous le fait payer très cher ! Dès qu’il n’y a pas de neige, on pointe le doigt vers les stations, comme si tout venait de là. En réalité, c’est un phénomène global. De notre côté, on fait des efforts concrets. On produit un bilan carbone par paire de skis, on réduit au maximum nos déchets parce que chaque chute, c’est de la matière première payée, et l’ensemble de la filière travaille à améliorer ses process.

Alexis : Tu as le sentiment que le ski est plus stigmatisé que d’autres formes de tourisme ?

Christian : Oui. Personne ne parle de “beach bashing” quand des milliers de voitures roulent chaque jour vers la mer en été. En montagne, on incite au covoiturage, on améliore les transports, on réfléchit à chaque maillon. Je trouve que l’industrie et le tourisme du ski travaillent dur, justement parce qu’on est les premiers impactés par la météo et le climat.

Alexis : Et la perception diffère entre pays ?

Christian : Clairement. Aux États-Unis, on voit le ski comme un sport de plein air, pas comme un modèle à abattre. En Europe, on est plus souvent pointés du doigt, alors même que beaucoup d’acteurs sont en première ligne pour réduire leur empreinte.

Alexis : On parlait de durabilité. Tes skis peuvent vraiment durer dix ans ou plus ?

Christian : Oui ! Et ça me va très bien. J’aime que les clients gardent cet attachement à leur produit. Certains me disent presque avec gêne : “Je vais t’en racheter parce que les miens ont dix ans, j’ai l’impression de ne pas t’avoir fait bosser depuis.” Mais ils les adorent, alors ils les gardent. Après dix ans, peut-être que le noyau a un peu perdu en nerf, mais ça reste solide. On peut les rénover en refaisant la semelle, les carres. Et ils repartent pour quelques saisons supplémentaires.
C’est aussi notre manière d’être cohérents, on n’a pas besoin de rendre nos skis obsolètes. On ne vend pas des centaines de milliers de paires, donc on préfère que chaque produit vive longtemps.

Il n’y a pas d’obsolescence programmée chez nous. Dans le ski, ce serait absurde de vouloir que ça casse au bout de deux ans.

L’exigence technique avant tout

Alexis : Douze ans après la création, qu’est-ce qui te rend le plus fier ?

Christian : Plein de choses. Récemment, on a fabriqué une série pour une marque de luxe qui me faisait rêver. Tout était spécifique, du noyau en bois du Vercors jusqu’à la direction artistique. On a pu se faire plaisir sur les matériaux, les finitions. Et puis il y a eu aussi l’aventure avec Marie Martinod aux JO, ou les récompenses dans les tests magazines face aux géants du secteur. Quand tu sais qu’on est deux à bosser sur la R&D et la production, ça fait plaisir !

Alexis : Justement, tous les tests n’intègrent pas forcément les petites marques. Comment ça se fait ?

Christian : C’est vrai, certains n’y participent pas ou ont peur de se prendre une claque. Nous, on joue le jeu. On a pris des baffes parfois, mais aussi de belles victoires. Ces tests sont globalement objectifs, même si la presse a besoin de ménager ses annonceurs. Notre force, c’est qu’on aligne nos skis sur le terrain des grandes marques, notamment en piste et en performance. Beaucoup d’artisans misent sur le freeride ou le all-mountain. Nous, on aime la précision, la glace, la vitesse. Tous nos skis, même les larges, sont pensés pour accrocher sur neige dure. C’est là que je m’éclate en tant qu’ingénieur.

Alexis : C’est rare pour une petite marque de se positionner sur la performance pure.

Christian : Oui, c’est notre singularité. On fait du ski artisanal, mais exigeant. Le « fabriqué en France » ne suffit pas. Il faut d’abord faire un bon ski, performant, précis. Ensuite, le fait qu’il soit local, c’est la cerise sur le gâteau. C’est ce que je répète souvent, on vend un produit qui marche.

Le fabriqué en France, c’est bien, mais ça ne suffit pas. Ce qu’il faut d’abord, c’est faire un bon ski.

Alexis : Cette rigueur technique, c’est ton héritage de chez Rossignol et Décathlon ?

Christian : Oui, clairement. Ces expériences m’ont formé à une approche industrielle et scientifique du produit. Chez Rossignol, j’ai appris à mettre au point un ski dans les moindres détails. Chez Décathlon, j’ai compris l’importance du prototypage et de l’innovation accessible. La Fabrique du Ski, c’est un mélange des deux : la rigueur et la liberté. On peut tester, échouer, ajuster rapidement. C’est ce qui rend notre travail excitant.

Innover par l’usage (plutôt que la rupture)

Alexis : On a souvent l’impression qu’il n’y a plus de place pour l’innovation dans le ski. Tout a déjà été inventé, non ?

Christian : Ah non, ce serait dramatique s’il n’y en avait plus ! Il reste encore beaucoup à faire. On n’a pas atteint le Graal du ski tout terrain. Le ski qui serait aussi bon dans un géant qu’en poudreuse, ça n’existe pas. Il y a toujours des détails à améliorer, des lignes de côte à affiner, des comportements à retravailler. L’innovation se joue désormais dans la finesse, pas dans la révolution.

Alexis : Donc ce n’est plus une question de grandes ruptures technologiques ?

Christian : Non, c’est une question d’usage. Les skis, globalement, fonctionnent bien. Mais autour, il y a plein de choses à repenser : les fixations, les chaussures, la marche, le confort. Quand quelqu’un découvre le ski, marcher avec des chaussures rigides, sans sentir le sol, c’est compliqué. On a progressé avec Vibram ou le GripWalk, mais il y a encore beaucoup à faire.

Alexis : C’est-à-dire ?

Christian : Dans les chaussures, dans la portabilité, dans le confort thermique. On pourrait travailler des systèmes de chauffage intégrés et centralisés. Ou imaginer des matériaux plus isolants, plus légers. J’ai bossé sur des concepts de portage automatique, des fixations qui s’ouvrent et permettent de porter les skis comme une valise : ça change la vie d’un débutant. Ce sont de petites innovations, mais qui peuvent rendre la pratique beaucoup plus accessible.

Alexis : Donc tu crois à une innovation d’usage, plus qu’à une innovation produit ?

Christian : Exactement. L’innovation, ce n’est pas forcément inventer un nouveau ski, c’est simplifier la pratique. Enlever des contraintes. On a encore plein de leviers pour ça. Même dans les matériaux ou la structure, on peut encore innover sans tomber dans la surenchère technologique. L’innovation ne s’arrête jamais.

Sillage : l’envie d’explorer de nouveaux territoires

Alexis : Tu as aussi lancé Sillage. Peux-tu m’expliquer ce projet ?

Christian : Sillage, c’est notre marque haut de gamme. On l’a lancée pendant le Covid… un mois avant l’annonce de la fermeture des stations françaises. Autant dire qu’on s’est pris un mur. L’idée était de se faire plaisir, d’explorer des matériaux et des finitions qu’on ne pouvait pas se permettre avec La Fabrique du Ski comme le cuir, l’ardoise, le carbone, le titanal. Des skis-objets, presque des pièces de design. On ne l’a pas abandonnée, mais on l’a mise en veille, faute de temps et de moyens après le Covid.

Alexis : Tu sembles partagé sur la communication autour du haut de gamme.

Christian : Oui, parce que c’est sensible. On veut rester accessibles avec La Fabrique du Ski. Nos premiers prix sont à 720 € sans fixations. Pour du “fait en France”, c’est compétitif. Sillage, c’est autre chose : un terrain d’expérimentation, un espace de liberté créative. Mais on ne veut pas mélanger les messages. Une fois, j’ai posté un ski Sillage en cuir sur les réseaux, et j’ai pu lire des commentaires comme : “Encore un ski pour les riches !” Ça montre bien qu’il faut être clair dans son discours. Moi, je me sens plus proche du client de La Fabrique. Celui que je croise à Villard, passionné, curieux, mais simple.

Alexis : Et pourtant, on sent que Sillage t’inspire aussi.

Christian : Oui, parce que c’est un espace d’expression. Et puis ça montre qu’on peut faire du beau, du rare, sans trahir nos valeurs. Fabriquer localement ne veut pas dire se limiter. Au contraire, ça prouve qu’on peut rivaliser sur la créativité, la technique, la finition. Ce n’est pas antinomique de vendre un ski cher si la valeur est là.

Fabriquer localement, c’est exigeant, mais c’est ce qui donne du sens à ce qu’on fait.

Alexis : Justement, parlons communication. Comment tu gères ta présence sur les réseaux sociaux ?

Christian : On essaie de garder un ton simple et vrai. On ne fait pas de storytelling fabriqué. Ce qu’on montre, c’est la réalité de notre atelier, les gens, les matières, les tests. On ne cherche pas à être partout, juste à être cohérents. Les gens qui nous suivent savent qu’ils auront du concret, pas du marketing. Et c’est ce qui crée le lien. Aujourd’hui, la meilleure communication, c’est d’être sincère.

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