Mathys Fornasier, skieur freeride pro, influenceur & entrepreneur
Down Parcours & identité
Alexis : Pour commencer, est-ce que tu peux te présenter rapidement.
Mathys : Je m’appelle Mathys Fornasier, j’ai 24 ans, je viens de Grenoble. J’ai grandi entouré de montagnes. Mes parents skiaient, ma tante était monitrice, donc j’ai eu des skis aux pieds dès que j’ai su marcher.
J’ai appris à skier dans la région et j’ai rapidement rejoint le ski-club de Chamrousse. J’ai fait sept ans de ski alpin en compétition. Au début, ça marchait bien, j’étais motivé, j’ai intégré le comité régional. Mais à 15 ou 16 ans, je commençais à sentir le niveau se creuser. Et puis me lever à 5 h pour taper des piquets sur glacier ça ne correspondait plus vraiment.
J’ai fini par arrêter, tout en passant mon diplôme de moniteur. Je skiais toujours, pour le plaisir. Beaucoup de snowpark, à Chamrousse, ma station de cœur. J’y ai mes plus beaux souvenirs, des coachs incroyables, un appart familial. Aujourd’hui, je vis entre Vif, Courchevel en hiver, et le plateau matheysin l’été. Je navigue entre ces endroits selon les saisons.
Alexis : Tu fais partie d’une génération pour qui le freeride est une discipline connue et reconnue dans le milieu. Qu’est-ce qui t’a attiré vers cette pratique ?
Mathys : Après le ski alpin, j’ai cherché quelque chose qui garde l’adrénaline de la compète, mais avec plus de liberté. Je me suis essayé au snowpark et au skicross avant de me tourner vers le freeride, presque par hasard.
Un jour, j’ai croisé par hasard Mickael Bimboes (avec qui on avait un ami en commun) sur un télésiège à Courchevel. On a skié ensemble, le feeling est passé direct. À ce moment-là, il cherchait un partenaire d’entraînement et moi, une nouvelle direction. Il m’a motivé à tenter une première compétition freeride. J’y suis allé sans attente… et j’ai gagné. Cette journée a tout changé. J’ai compris que j’y avais ma place.
Alexis : À ce moment-là, tu étais moniteur ?
Mathys : Oui, à l’ESF de Courchevel. C’était formateur, mais frustrant. Je voyais des faces partout, et je passais mes journées sur les pistes avec des élèves. Il a fallu choisir entre rester dans ce confort, ou tenter ma chance ailleurs, sans filet. J’ai décidé de partir, et Mickael m’a donné un vrai coup de pouce. Il m’a aidé à m’entraîner, parfois même financièrement au début, pour que je puisse me consacrer aux compètes.
Alexis : Quelles ont été les grandes étapes jusqu’à ta première saison sur le Freeride World Tour ?
Mathys : La première saison de compétition, pour un jour accéder au FWT, c’était un test. J’arrive sans repère, je fais un run correct, une bonne figure… et je gagne. Ensuite, je gagne encore à Nendaz sur une compétition 3 étoiles. Ces points m’ont permis d’accéder aux quatre étoiles, avec Mickael à mes côtés.
Mais la saison suivante, c’est plus dur car je tombe souvent, je marque peu de points. Je termine à la limite pour le cut des Challengers (Série de compétition freeride pour accéder au Freeride World Tour). J’ai même dû partir jusqu’au Kazakhstan pour aller chercher des points ! Et ça passe… de justesse, mais ça passe. Sur les Challengers, tout s’aligne : une 5e place, une victoire, et la montée sur le FWT. C’est allé vite.
Alexis : Comment tu as vécu cette première saison sur le Tour, sportivement et humainement ?
Mathys : Humainement, c’est une claque. Tu découvres les meilleurs riders du monde, leur routine, leurs méthodes. Et surtout des lieux de dingue : le Canada par exemple, puis la Géorgie avec ses routes improbables et son accueil incroyable.
Sportivement, j’étais un peu trop dans la découverte. J’ai voulu tout savourer, et j’ai bien fait parce que j’ai vécu des moments intenses. Mais j’ai chuté sur trois runs sur quatre, la dernière étape a été annulée, je termine 15e alors qu’ils en prennent 13. Donc redescente, mais pas de frustration. J’ai prouvé que j’ai le niveau. Il me manque juste de l’expérience.
Alexis : Tu as un rituel avant un run ?
Mathys : Pas de superstition, mais une routine mentale oui. Je bosse avec une coach mentale depuis quelque temps. On travaille sur la préparation à la performance : comment recentrer l’attention, canaliser l’énergie.
Avant un run, je me mets un peu à l’écart. Je refais ma ligne dans ma tête, plusieurs fois, jusqu’à ce que chaque virage devienne automatique. J’ai aussi des gestes repères : taper mes bâtons, ajuster mes gants. Ça paraît anodin, mais ça ancre l’esprit dans le présent.
Ce qu’on cherche, c’est la cohérence entre le corps et la tête. Si ton cerveau s’emballe, ton corps suit. La routine crée un refuge mental. Et en compétition, c’est une arme énorme, presque indispensable.
On bosse aussi sur la visualisation, ce que la plupart des riders fait déjà. Refaire un run parfait dans ma tête, ou retravailler une chute jusqu’à ce que l’image devienne positive. Au début, c’est difficile, ton corps réagit comme si tu retombais. Puis petit à petit, tu domptes le souvenir. Ça change ta façon d’affronter la peur.

Relation à la montagne
Alexis : Quelle place la montagne occupe-t-elle dans ta vie aujourd’hui, au-delà du ski ?
Mathys : Elle est partout. C’est mon environnement. Quand je m’en éloigne, je finis toujours par avoir besoin d’y revenir. Mais je vis surtout la montagne à travers le ski. L’été, je fais un peu de trail ou de parapente, mais rien n’a la même intensité. La montagne, pour moi, c’est d’abord l’hiver.
Alexis : Et une journée type, quand tu n’as ni caméra ni compète ?
Mathys : Franchement, c’est la même chose ! Quand on filme avec Mickael pour Winter Activity, la GoPro est sur le casque et on skie pareil. On part tôt, on se chauffe, on cherche une ligne, on se tire la bourre. Ce n’est jamais une “session contenu”, c’est toujours du ski plaisir. C’est là que tu progresses sans pression.
Alexis : Ta plus grosse frayeur en ski ?
Mathys : L’étape du Freeride World Tour à Baqueira, sans hésiter. Je connais la face, je sais qu’il y a une barre de 30 ou 40 mètres en dessous. Je pars, la neige est béton et je perds le contrôle rapidement. J’ai eu le temps de me dire : « là, c’est la merde ». C’est rare, mais quand tu sais ce qui t’attend, tu ressens tout.
Je me relève sans blessures, franchement c’est un miracle.
Cette chute m’a appris énormément. Après ça, j’ai bossé dessus en visualisation : revivre la scène, mais changer le scénario. Au début, ton corps se crispe, puis tu reprends le contrôle de l’image. Quand tu arrives à franchir mentalement l’endroit où tu es tombé, tu désamorces la peur. C’est puissant.
Alexis : Tu rides avec qui quand tu veux progresser ?

Mathys : C’est souvent les mêmes ! Avec Mickael Bimboes ou Emiliano Silva, on se pousse et on s’éclate en même temps. Le plaisir et la progression sont liés.
Je ne pars jamais “m’entraîner” comme une obligation. Même quand les conditions sont mauvaises, je trouve du sens. Sentir les jambes chauffer, travailler un appui, comprendre une neige. Tout peut servir. C’est ce qui rend le ski inépuisable.
Vision & réflexion sur le milieu
Alexis : Le freeride a beaucoup évolué ces dernières années : formats, visibilité, influence des réseaux… Comment tu perçois ça ?
Mathys : Je n’ai pas le recul de ceux qui ont connu les débuts, mais même en trois ans, j’ai vu bouger les choses. Les formats changent, les règles évoluent, et c’est bien : ça garde le sport vivant.
L’arrivée de la FIS et la perspective des Jeux Olympiques en 2030, je trouve ça positif. Ça apporte de la structure, de la reconnaissance, et potentiellement des moyens financiers pour les riders.
Alexis : Est-ce que tu skies pareil avec et sans caméra ?
Mathys : Oui. Je ne joue pas un rôle. Que ce soit pour une vidéo ou une compète, je ride comme je ride. Ce qu’on filme, c’est notre ski réel. Je ne ferais jamais un run différent juste pour l’image.
Alexis : Quel regard tu portes sur le rôle des réseaux sociaux dans le ski aujourd’hui ? C’est une opportunité ou une contrainte ?
Mathys : Les deux. Aujourd’hui, un rider avec 100 000 abonnés peut avoir plus d’impact qu’un champion du monde. Les marques regardent ces chiffres avant tout. Donc c’est une opportunité si tu sais t’en servir, mais aussi une contrainte : ça prend du temps, ça t’ajoute une pression.
Moi, j’essaie de garder ça léger. Être sur le terrain reste ma priorité. Je partage ce que je vis, sans trop calculer. Mais je ne scrolle jamais, ou très peu. Et si je pouvais couper les réseaux un an, je le ferais sans hésiter.
Alexis : Tu as déjà eu l’impression que le ski devenait un “job” ?
Mathys : Le ski, c’est mon métier depuis mes 18 ans. J’ai d’abord bossé comme moniteur, c’est très gratifiant de voir un gamin progresser.
Évidemment, il y a des moments où tu sens plus le côté “travail” : quand tu dois tourner, gérer les partenaires, poster du contenu. Mais même dans ces moments-là, je me dis : « mon bureau, c’est la montagne ». J’ai beaucoup de chance et je m’en rend compte.
Je garde toujours le plaisir en priorité. Si je ne sens pas un saut ou une ligne, je ne le fais pas juste pour la story. Par contre, quand Mickael ou Emiliano posent un run, ça me motive à les suivre. Cette émulation entre nous, c’est ce qui fait progresser.
Alexis : S’il y avait une chose que tu changerais dans le milieu du freeride, ce serait quoi ?
Mathys : Peut-être l’ambiance sur certaines compétitions du circuit Qualifier. Tu sens qu’il y a des petits clans, des cercles un peu fermés, où tout le monde ne se parle pas. Ce n’est pas dramatique, mais ça enlève un peu de simplicité.
J’aimerais qu’on garde un esprit plus ouvert, plus collectif. On fait tous le même sport, on partage la même passion, alors autant se soutenir plutôt que de se jauger.
Alexis : Qu’est-ce que tu trouves le plus beau dans le ski aujourd’hui et le plus moche ?
Mathys : Le plus beau, pour moi, c’est quand tu vois une grande face vierge, des spines bien dessinées, de la lumière, comme en Alaska… Ce côté pur, naturel, c’est ce qui me fait rêver.
Le plus moche… (il réfléchit) Je dirais peut-être le ski accrobatique. Les triples, les quadruples rotations, tout ce qui est très gymnique. C’est impressionnant, je respecte à fond, mais j’ai du mal à y retrouver le “ski” au sens glisse. Ça reste du sport, mais on s’éloigne un peu de l’essence du ski.
Alexis : Parlons un peu matériel. Tu rides avec Down depuis combien de temps ?
Mathys : Depuis deux ans. Et c’est plus qu’un simple partenariat, c’est une vraie collaboration. Down soutient aussi la chaîne Youtube Winter Activity, donc ils suivent de près ce qu’on fait.
Dès le début, ils m’ont proposé de participer au développement de mon ski. Je leur fais des retours précis tout le temps sur le flex, l’accroche, la répartition du poids, le comportement en réception. Je teste des protos, je leur envoie des vidéos, on débriefe.
J’adore ce travail. C’est hyper gratifiant de voir un ski évoluer selon tes sensations. Quand tu reçois un proto et que tu te dis “ok, ça, c’est MON ski”, c’est une émotion particulière. Je passe beaucoup de temps à affiner, à ajuster la rigidité du talon, gagner un peu de tolérance en spatule, optimiser le comportement sur neige dure.
Alexis : Et côté marques, tu as d’autres soutiens ?
Mathys : Oui, Rehall, une marque néerlandaise de vêtements que j’aime beaucoup, notamment pour leurs combis one-piece. Et Chamrousse, bien sûr, qui reste ma station de cœur et un partenaire précieux.

Avenir & projets
Alexis : Pour la suite, tu vises un retour sur le Freeride World Tour ?
Mathys : Oui. L’objectif c’est de revenir, gagner des étapes, et à terme viser le titre. Je me sens à ma place sur ce circuit. Maintenant, il faut l’expérience, la constance, et un peu de maturité.
Cet hiver, je repars sur les Challengers. Les premières compètes sont fin janvier. D’ici là, je skie, je prépare mes runs, et je donne encore quelques cours de ski en décembre. J’aime garder ce contact.
Alexis : Tu continues la série Winter Activity avec Mickael Bimboes ?
Mathys : Oui. On ne fait pas du contenu pour le contenu. C’est juste notre quotidien filmé. Pas de tournages figés, pas de storytelling artificiel. La GoPro tourne, on ride. C’est ce que j’aime parce qu’on montre le vrai ski, sans mise en scène.
Alexis : Et côté projets perso, tu travailles sur une application qui s’appelle Wintermate, dis-nous en plus ?
Mathys : C’est mon gros projet en parallèle. L’idée c’est de rendre le ski plus accessible.
Wintermate, c’est une application qui connecte les skieurs : coaching vidéo personnalisé, mise en relation entre pratiquants, et défis mensuels animés par des riders et influenceurs comme Mickael, Emiliano ou moi. On veut créer une plateforme conviviale, motivante, sans prise de tête.
Le lancement est prévu pour début décembre 2025. Je suis super fier de ce qu’on a construit.
Alexis : Il y a des riders ou des projets qui t’inspirent en ce moment ?
Mathys : Markus Gogen (qui vient de gagner le FWT en 2025), clairement. Il a une rigueur et une vision impressionnantes. Il bosse énormément, il ne se repose jamais sur son talent. On a eu des discussions sur la dimension “business” du rider moderne, et on s’est vite entendus. J’aime son approche pro, sans se déconnecter du plaisir.
Alexis : Et dans dix ans, tu te vois où ?
Mathys : Bonne question… Je me vois toujours dans la montagne, ça c’est sûr. La performance, c’est mon moteur, donc je continuerai à chercher ça, sous une forme ou une autre. Mais je ne planifie pas trop.
Pour l’instant, je vis au jour le jour, en essayant de saisir chaque opportunité. Une porte s’ouvre, je rentre. L’essentiel, c’est de rester passionné. Tant que j’ai la flamme, je suis bien.
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